Le 10 Août a été une journée consacrée à la préparation d'un voyage le long du Rio Tambo. J'ai passé ma journée dans la communauté du Rio Tambo de Satipo. Je n'ai donc pas de photos pour cette journée. Je profite alors de ce trou pour blablater un peu sur le sujet du Rio Tambo et de ses habitants.
La basse vallée de l'Apurimac est constituée du Rio Ene et du Rio Tambo. Situé au pied du versant oriental de la cordillère des Andes, le Rio s'écoule entre la cordillère Vilcabamba et la cordillère orientale pour se jeter dans l'Ucayali (principale fleuve naissance de l'Amazone).
En juillet 2006, j'ai passé 15 jours sur le Rio Ene de San Fransisco à Puerto Ocopa. En Août 2008, je suis resté six jours pour relier Puerto Ocopa à Atalaya au bord de l'Ucayali via le Rio Tambo.
Mais bon, une petite carte vaux mieux qu'un grand discours.

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En vert, sur la carte c'est le parc Otishi d'accès règlementé créé très récemment en 2003. Mais avant de parler de 2003, remontons un peu le temps...

Avant l'arrivée des Espagnols :
La région est habitée par les Ashaninkas, les Matsinguengas et les Kakintes. Tous sont des peuples pêcheurs, chasseurs, cueilleurs de l'Amazonie qui vivent sur un large territoire allant jusque dans les basses vallées. Sous le grand empire Inca, le commerce existait entre les peuples de la "siera" (de la montagne donc les Incas) et de la "selva" (de la forêt donc les Ashaninkas).

En 1531 :
Les Espagnols débarquent sur le sol péruvien et la colonisation commence. Après avoir décimé les Incas, les Espagnols à la recherche d'or et aussi poussés par le "devoir d'évangéliser", partent à la conquête de cette forêt pleine de "sauvages". Les Ashaninkas n'acceptent pas cette colonisation et luttent durement contre les espagnols. L'accès très difficile et les conditions de vie de la région vont jouer en faveur de la résistance ashaninka et la région reste non exploré jusqu'au milieu du XIXème siècle.

De 1880 à 1920 :
C'est le boom du caoutchouc. Les exploitants recherchent de la main d'œuvre facile. Le peuple des natifs est un "vivier" important pour eux, abusivement exploité, souvent réduit à l'état d'esclavage. Les ashaninkas de nature libre et autonome ne supportent pas l'esclavage et la soumission (mais qui peu supporter ?). Ils se cachent dans des régions de plus en plus reculées. La vallée du rio Tambo-Ene est une de ces régions. C'est aussi une époque où le Pérou, à travers le commerce de ses ressources, s'enrichit...

De 1920 à 1945 :
Bah c'est la guerre partout ! Partout ? Non... Le caoutchouc ne rapporte plus. Et franchement, le monde moderne avait d'autres chats à fouetter que de s'intéresser à une région sans intérêt pour l'époque, comme la forêt amazonienne ! Pour les Ashaninkas, c'est sans doute le moment du 20ème siècle le plus tranquille. C'est aussi une source d'enrichissement pour le Pérou qui continue à vendre ses matières premières à l'Amérique du Nord qui dépense sans compter, pour quoi faire ? Bah fabriquer des armes bien sur !

Après guerre :
Le commerce entre le Pérou et l'Amérique du nord diminue et le Pérou s'appauvrit. Les bidonvilles fleurissent autours des grandes villes comme Lima et l'Etat péruvien ne "sais quoi faire de tous ces pauvres". En 1965 Fernando Belaúnde Terry, président du Pérou de l'époque, pense à tous ces territoires oubliés, là bas... Bien loin, perdus dans la forêt. Il encourage tout ce monde à s'installer en forêt en promettant des aides financières. Ce fut le début d'une migration. De petites exploitations agricoles de subsistance, de café et autres fruits fleurissent au coté des Ashaninkas. La coexistence entre colons et ashaninkas est au départ possible; les petits chacras des campesinos ayant peu d'impact sur les milieux naturels. Mais les deux peuples s'évitent plutôt qu'autre chose. Chacun étant méfiant l'un de l'autre.
Les années avancent et la vie en forêt est difficile pour les colons, très difficile à cause des saisons des pluies dévastatrices, du climat, de la chaleur, des parasites et autres maladies ... Et surtout de leur mode de vie pas du tout adapté à ce milieu, contrairement aux Ashaninkas. Et cette aide promise de l'Etat Péruvien qui ne vient pas ... Trahison ! Et pour cause, le pouvoir est renversé en 1968, le nouveau oublie bien vite les promesses du passé !

Années 80 :
La vie est vraiment très dure. On commence à couper des arbres qui rapportent plus que de frêles plantations. Les conflits avec les ashaninkas commencent. Les ashaninkas vivent de la forêt et voient d'un mauvais œil ces coupes à répétition. Et tout ça pour ... une bouchée de pain ! Mais .... Y en a qui arrivent avec LA solution. Et quelle solution !
En Amérique du nord c'est un nouveau boom ! Lequel ? Bah la cocaïne bien sûr ! Les trafiquants de drogue arrivent avec de grandes promesses. Avec la coca vous allez devenir RICHES ! Et on brûle, on coupe des hectares et des hectares pour planter de la coca qui apporte de l'argent qui sert à quoi ? Bah... à financer la révolution du Serendero Luminoso bien sûr. Mouvement qui établit, du temps de Fujimori, sa retraite dans le coin. Armé, le mouvement protège les trafiquants de drogue. Les guérilleros tentent d'enrôler de jeunes Ashaninkas de force et mettent à feu et à sang des villages entiers. Les années 90 sont un cauchemar pour les Ashaninkas. Des conflits armés et musclés mettent peu à peu fin à ce chaos local au tout début de notre nouveau siècle.

2003 :
Les Ashaninkas sont marqués par cette période de violence. Mais pour beaucoup, ils ont compris une chose, c'est qu'ils ne peuvent plus fermer les yeux sur le monde extérieur. Ce monde qui avance vite, trop vite pour que la nature suive. Ils ne peuvent plus se cacher comme autrefois. Ils ont besoins de connaître notre monde et de faire connaître le leur. Seul cet échange leur permettra de se défendre dans un monde où seul ce qui est répertorié peut compter. Et les Ashaninkas s'organisent. Ils ont soif de connaissances sur notre monde. C'est en 2003 qu'est créé le parc Otishi qui est un nouvel outil juridique aidant les Ashaninkas.

Aujourd'hui :
La vallée du Rio Ene-Tambo est surveillée par l'armée péruvienne et ponctuée de camps militaires surveillant les allées et venues.
Le parque Otishi est géré par L'INRENA péruvien en concertation avec les communautés Ashaninkas. Le tourisme tend à se développer de façon résonnée, grâce à un peu de communication et le travail d'ONG. Les Ashaninkas ont compris, pour certains, le danger d'un tourisme de masse.

Le parc contient trois parties :

1- La partie centrale interdite d'accès qui est une des régions les moins connues du Pérou. Encore vierge, tout ce qu'il y a de plus vierge, des immensités encore non explorées !
2- Les réserves de natifs (Ashaninka à l'ouest et Matsiguenga à l'est). Accès interdit aux visiteurs, réglementé par les natifs eux mêmes. La seule solution pour y pénétrer c'est de se faire accepter par les Ashaninkas.
3- Les communautés d'Ashaninkas périphériques, qui bordent les Rios, nécessitant un permis d'entrée délivré par les communautés.

Les habitants, qui sont pour la plupart des Ashaninkas ont une philosophie de vie très liée à la nature. Ce sont des naturalistes par excellence. Pour eux la nature est UNE et INDIVISIBLE. C'est plus eux qui appartiennent à la nature que l'inverse. Les conséquences sont multiples; Connaître la nature c'est se connaître soi-même. Blesser la nature c'est se blesser et blesser ses amis. On apprend à observer toute forme de vie dans la forêt dès le plus jeune âge et cet apprentissage se poursuit jusqu’en fin de vie. Il existe chez eux une curiosité surdéveloppée envers la nature qui est courante là-bas mais rare chez nous. D'autre part, ils ne croient pas en un dieu mais en un héros qui aurait transformé des hommes en animaux et en plantes. Les animaux et les plantes sont donc des hommes. Quand vous posez la question à un Ashaninka "Qui êtes vous ?", il vous répond "Nous sommes ashaninkas", ce qui comprend tout les êtres vivants, pas seulement les hommes. En résumé "homme" = "être vivant" et il n'y a pas de mot pour exprimer la différence dans leur langue !

Les Ashaninkas se divisent en trois groupes :

1- Ceux qui vivent le long des Rios dans les basses vallées, vingt deux mille récensés. Ils ont quitté les vêtements traditionnels pour des vêtements plus modernes. Ils ont perdu un partie de leurs traditions et sont largement teintés de modernisme. Ils pratiquent le commerce avec les blancs. Ils sont scolarisés mais avec une école peu adaptée à leur mode de vie. Mais ils gardent, pour la plupart, leur philosophie de vie très liée à la nature. C'est parmi eux que j'ai trouvé mon guide.
2- Ceux qui vivent plus haut le long des petits Rios. On les nomme volontaires et ne sont pas plus de quatre-vingt-cinq familles vivant dans la tradition. Ils sont méfiants envers les étrangers et il est difficile de se faire adopter. Ils ne parlent pour la plupart que l'ashaninka. Vous pouvez les croiser ici et là lorsqu'ils descendent dans les villages des basses vallées.
3- Enfin, une poignée d'irréductibles estimée à pas plus de 15 familles subsisterait dans les régions les plus reculées. Surnommés peuples non-contactés, ils n'ont jamais rien vu de notre monde si ce n'est un avion au dessus de leur tête. On en a la connaissance par des récits de leurs semblables des basses vallées qui peuvent avoir quelques contacts. Et ils n'ont sans doute connaissance de notre monde que par des récits de leurs semblables.

Il est évident qu'il est important que les Ashaninkas prennent connaissance du monde extérieur pour pouvoir se défendre face à un monde qui change vite, trop vite. Ne serait-ce qu'en se faisant connaître et en se donnant des éléments juridiques comme le parc Otishi leur permettant de se défendre face aux nouvelles menaces (coupes d'arbres, exploitation pétrolière, palmiers à huile, ranch de bétail .... )
Mais il est important à mes yeux qu'ils préservent leur tradition et philosophie de vie. La survie des quelques familles qui résistent à la tentation de notre monde est cruciale car il est pour moi un exemple, riche d'enseignements, d'un peuple qui a réussi à vivre avec la nature et non contre la nature.
J'ai déjà dit plus haut que les Ashaninkas sont naturalistes de fait. or, je suis naturaliste depuis le plus jeune âge et je me suis largement reconnu à travers eux lors de mes voyages. Je me sens avec eux dans leur combat. Et ce qui s'est passé dans le passé ... plus jamais çà !

Quelques photos :

Le regard d'une enfant Ashaninka

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Les peintures sur le visage des ashaninkas sont traditionnellement réalisées avec des pigments issus de plantes de la forêt.

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On a des enfants très jeunes. On m'a posé la question avec curiosité si on fabriquait dans mon pays des avions ou autres machines. A ma question que fabriquez-vous ici ? (Je pensais aux pirogues ou autres produis artisanaux). On m'a répondu avec humour :
"Aqui se fabrica Hiros" (Ici il se fabrique des enfants)

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Encore des peintures avec un regard penseur. Quel est se monde qui change si vite que nous n’arrivons pas à suivre ?

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Encore une enfant ashaninka avec une petite touche de modernité pour ses couettes.

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Une maman qui protège son enfant.

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Il faut aller à l'école !

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Rassemblement de femmes. Les vêtements sont réaliser avec du coton qui pousse naturellement dans cette région et teintés avec des couleurs naturelles.

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Quelques fruits de la forêt consommés par les Ashaninkas.

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Shapara

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La Yuca, racine qui est la base alimentaire. Ils la mangent bouillie ou cuite à l'étouffée; Ils la consomment aussi en boisson fermentée avec des épices.

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Un enfant avec son arc et ses flèches artisanales d'un autre temps.

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La plante servant a fabrique la teinture pour se peindre de visage.

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Séance photo pour une campagne de recensement et de création de cartes d'identité nationale, organisée par la communauté du rio Tambo de Satipo. La carte d'identité nationale étant essentielle pour bénéficier de ses droits, pour exister juridiquement et donc pour se défendre.
Mais difficile de prendre des photos de gens qui n'aiment pas être pris en photo. Difficile aussi de trouver leur âge !

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Prise d'empreinte.

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miam miam !

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Réunion pour expliquer l'utilité et la nécessité des cartes d'identité.

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Une famille ashaninka sur le bord du Rio Ene.

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Liens utiles :

http://photos.bartvo.com/gallery/Ashaninka?page=1

http://www.chaveta.org/

http://jerominepasteur.over-blog.com/

http://www.geocities.com/ashanikanation/ashaninka.html

http://jerominepasteur.over-blog.com/article-6942831-6.html#anchorComment

http://www.expatclic.com/eofi/article.php3?id_article=1639

http://www.idrc.ca/fr/ev-5375-201-1-DO_TOPIC.html

http://www.native-languages.org/ashaninka.htm

http://www.everyculture.com/wc/Norway-to-Russia/Ash-ninka.html

http://www.laurent-chalet.com/Laurent-Chalet.film.75.fr.html

http://www.enjoyperu.com/frances/actividades/naturaleza/reservez-communautaire/ashaninka-fr.htm